mardi 27 janvier 2009

Florilège d'une journée presque banale

08h20.
Je déboule dans le parking du bahut, tête dans le cul, créneau à peu près loupé, enfin ça passe. Je récupère mon cartable, mon matériel audiovisuel, passe en coup de vent récupérer le journal du jour chez la logeuse heureusement toujours agréable, et passe le portail des élèves.
Dimitri me saute pratiquement dessus :

"Hey, m'sieu, vous savez si m'sieu T. est là aujourd'hui ?
- euh...je viens d'arriver, tu vois, Dimitri, j'en sais rien, je ne dors pas avec monsieur T.
- eh j'en sais rien, moi, c'est votre vie, vous faites ce que vous voulez, hein..."

et il repart.
La journée démarre très bien.

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8h30.
Séance d'éducation aux médias avec la 6ème BriseNoix.
Alors, comment dire....? La 6ème BriseNoix est composé de charmants élèves qui relèvent de structures spéciales qu'on appelle souvent "classes en rupture scolaire", en général remplies d'une dizaine de fauves plus ou moins réceptifs à ce que vous pouvez leur dire.
Sauf qu'ici, ils sont 20. Ou un peu moins, d'accord, dépend des jours. Disons qu'à 8h45, ils n'étaient plus que 15 : mes multiples demandes de silence, se soldent par trois insolences bien senties, et c'est donc le départ de trois élèves pour un autre lieu : l'exclusion. Je cherche même plus à savoir s'ils y sont effectivement, je veux juste plus les avoir devant ma gueule. Nous ne sommes pas encore rentrés dans la salle.

La séance d'éducation aux médias commence souvent par une revue de presse avec mes élèves. Le sujet du jour, évidemment, est la tempête qui a dévasté une bonne partie du département. Une évidente preuve : la moitié des arbres de la cour de récré démontés par le vent soufflant jusqu'à 185 km/h.
"Wouala (une bonne partie des interventions des élèves démarre ainsi), j'ai pas eu de lumière pendant deux heures, j'ai même pas pu jouer à la Play, j'étais dég' !
- Tu sais, ose-je rétorquer à Mehdi qui s'enflamme, j'habite à vingt kilomètres d'ici, et j'ai pas eu de lumière et d'eau potable pendant 35 heures !
- Maaaaaaaaa (autre interjection fort répandue)...mais vous vivez dans un chalet ou quoi ?
- ben là, Désirée, je suis obligé de te répondre "quoi".

Silence d'incompréhension. Quarante fois que je leur sors cette boutade, quarante fois qu'ils ne la captent pas, quarante fois que je dois l'expliqer, ce qui casse tout, vous en conviendrez.

On parle de la tempête, des dégâts, des régions touchées...

"Vous savez quel est le département qui a été le plus touché ?
Trois "NNaaaannnnn" se distinguent au milieu du brouhaha. je continue :
- C'est l'endroit de France où il y a le plus grand nombre d'arbres, la plus grande forêt...
Et là, Johan triomphant :
-Wouala, m'sieu, je l'ai vu à la télé, c'est l'Amazonie qui a été tout détruit.
Je ne suis même plus consterné, à force.
-Mais enfin, Johan, l'Amazonie, c'est pas en France ! C'est où ?
- Ouais, ben, c'est bon, vas-y, on va dire que c'est l'Amazonie de la France, ça va, c'est bon...

Non, ce n'est pas bon. Je rectifie, et dévoile à une classe qui s'en tape l'existence des Landes.

Dix minutes plus tard, on enchaîne avec le long projet "réalisation d'un journal télévisé à propos de tout ce qui se passe dans le collège". Projet fort ambitieux pour ce type de classe, je m'y essaie tant bien que mal, c'est pas triste...tous les rushes sont prêts, manque plus que le montage.
Je leur demande de se mettre en petits groupes selon les reportages qu'ils ont tournés et réalisés. Et là, démarre un tsunami de mouvements indescriptibles, avec au-dessus de tout ça, placée à 180 décibels, une question-révision de la séance dernière :

"C'est quoi, le montage d'un film ?

Rien à foutre : ça hurle un peu, ça insulte à tout va, ça monte sur une chaise pour imiter le cousin hier qui avait un peu trop fumé...je pousse la gueulante de la semaine, quatre minutes de descente en règle de chacun, quatre minutes à m'époumoner afin qu'ils se rendent compte que je bosse pas pour rien, et qu'ils ont intérêt à s'y mettre. Je gueule tellement que même les mouches décident d'arrêter de voler. Un silence assourdissant s'instaure pendant deux longues minutes.

Puis je reprends :
- C'est quoi, le montage d'un film ?
Julio hésite un peu puis se lance :
- Non mais c'est parce qu'en fait le filmeur, quand il a filmé, ben, en fait, pour qu'il a un bon film, ben, en fait, il fait un montage, comme ça, c'est mieux pour son film, comme ça, avec la musique et tout, son film, il sera Hollywood comme ça il sera au cinéma pour qu'on regarde le montage de son film, moi je crois, non, hein, allez ?

La corde ou le flingue, je ne sais que choisir.

- Tu réponds presque à la question, Julio. Mais tu ne réponds pas.
On l'a vu la semaine dernière, bazar de bazar, de quoi s'occupe un monteur ?

et là, en choeur, les "petits cons" :

-Ben, de montage !

heureusement que je les aime.

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11h30.
Heure syndicale.
On se prononce pour la grève de jeudi prochain, dans une lassitude extrême qui s'explique à la fois par la fatigue dont nous sommes tous victimes et par le désarroi que procure l'avenir de notre profession. Il me tarde de voir débarquer devant mes 6ème BriseNoix des diplômés de masters qui n'auront jamais eu en face un petit Julio ou un petit mehdi qui remplissent aisément mes cahiers de perles. Pour ça, et pour plein d'autres raisons évidemment, je serai dans la rue jeudi.



12 commentaires:

  1. La chute est fort censée. Moi aussi j'y serai dans la rue, pour cette raison et bien d'autres évidemment ...
    Armel

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  2. J'ai beaucoup ri. Merci.

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  3. Les Landes et tes anciens collègues et amies d'ici te remercie d'avoir eu une pensée pour cet ex-beau département !!!! C'est la cata , j'avoue manquer de mots. Toujours pas d'électricité à la maison, on a jeté tout ce que contenait le congel et le frigo...en attendant d'autres décisions difficiles. Et mes élèves dans le même cas ne supportent plus que leur portable ne fonctionnent pas (relais cassés), sans parler de la WII et de MSN !!! Tous déprimés. Allez, merci pour tes humeurs et à plus JEFF. BISES

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  4. qui es-tu, dernier anonyme ?

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    Merci Miss Landes, j'ai pas mal pensé à toi en ces temps venteux, j'espère que tout va bien.

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  5. S'ils n'existaient pas, il faudrait les inventer. Mon Dieu, la culture Gé a pris une branlée....Décidément, tu racontes toujours aussi bien les histoires drôles.
    Adiu Beroj.
    Pepete

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  6. Tu nous feras toujours autant rire même si le fond reste désespérant. Invite moi à ta prochaine "media party" pour que je puisses rigoler en direct. J'attends d'autres petites histoires. Bisous.
    Sabrina

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  7. Bon, alors moi aussi je vais vous faire part de mon quotidien trop excitant...je viens de passer de la chambre au salon mais j'adopte la même position, allongée. Lire, j'en ai marre.Ecouter de la musique, j'ai envie de danser. 4 films par jour, j'ai des mots de tête .Trouver des trucs à faire sans les bras et sans que mes cervicales soient sollicitées...c'est dur.
    l'inconnue.
    Le merci était un test.T'emballe pas Jef

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  8. la grande blonde à la chaussure noire30 janvier 2009 à 17:11

    Moi je croyais que ton blog il était réservé aux initiés, si les handicapés de Ponteilla peuvent y écrire je me désabonne.C'est trop village people.

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  9. dommage que Begaudeau ait eu l'idée en premier sinon ça aurait pu être le début d'un roman ton récit. Après suffit peut-être juste de situer l'action sur Mars et ça peut marcher !
    ...comment ? tu as déjà l'impression d'y être parfois sur mars ?
    ...et merde.

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  10. C'est qui la grande blonde à la chaussure noire?

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